Dans le cadre de ce dossier spécial du Trait d’union intitulé Vivre de la forêt, j’ai réalisé une entrevue auprès de Julia Leguerrier, une ingénieure forestière qui pratique dans la région.
Propos recueillis par Gabrielle Desrosiers
Julia a gradué en 2019 d’un baccalauréat en Aménagement et environnement forestier à l’Université Laval. Il y a deux branches en génie forestier, soit les opérations forestières et l’aménagement et environnement forestier, elle s’est spécialisée dans cette dernière. Après avoir travaillé 5 ans comme travailleuse autonome, elle a fondé il y a 3 ans avec d’autres jeunes professionnels une coopérative d’aménagement forestier et récréatif à Sainte-Rose-du-Nord, la Coopérative forestière du Fjord. Elle a, dans le cadre de son emploi à la coopérative, réalisé plusieurs contrats dans la région, surtout sur la rive nord du Fjord.
À ta connaissance, quels sont les enjeux auxquels fait face la foresterie de nos jours au Québec ?
Je dirais qu’il y a beaucoup de choses à prendre en considération dans les dernières années, avec l’objectif provincial de multiplier les aires protégées – en 2024, le réseau d’aires protégées représentait près de 17% de la superficie du territoire québécois, l’objectif du gouvernement est d’atteindre au moins 30% d’ici 2030 – les défis liés aux changements climatiques comme la tordeuse de l’épinette et les feux de forêt, les sécheresses. Ce sont des facteurs qui vont probablement affecter la croissance du bois, sa qualité ou la quantité que les entreprises forestières vont pouvoir prélever. On pourrait aussi parler de la multiplication des usages en forêts et de la gestion des chemins forestiers. (voir le texte sur les aires protégées page 30 et 31)
Dans ce contexte-là, quelles sont selon toi les nouvelles avenues pour la foresterie? Va-t-elle être appelée à se transformer au cours des prochaines années ?
Bien entendu, cela va réduire les superficies de territoire disponible à la récolte du bois. Plusieurs entreprises forestières sont, je crois, craintives et font des pressions pour tenter de maintenir des superficies de prélèvement. Toutefois, je pense que l’industrie forestière, si elle veut se pérenniser, va devoir transformer davantage le bois prélevé pour lui donner une valeur ajoutée, en maximiser l’utilisation. La foresterie aurait aussi avantage à trouver des moyens de valoriser les essences non-désirées.
La diversification ne se limite pas au type de produit de la forêt qu’on exploite ou les transformations qu’on en fait. Les entreprises forestières peuvent également diversifier le type de services qu’elles offrent pour être plus résilientes. Par exemple, la coopérative en foresterie pour laquelle je travaille offre des services variés allant de l’aménagement de sentiers à des inventaires forestiers en passant par le reboisement et le débroussaillage.
En parlant de diversification, Julia rappelle que c’est la clé de la résilience, autant au niveau économique qu’au niveau de la santé des forêts. Maintenir plusieurs essences forestières dans les peuplements permet de diversifier les réponses aux perturbations comme les épidémies et assurer qu’un couvert forestier soit maintenu. Se développer avec les autres ressources de la forêt comme les « produits forestiers non-ligneux » devient aussi une solution. Un produit non-ligneux est un bien biologique tiré des forêts ou terres boisées, mais excluant le bois. (Animaux, poissons, fruits, graines, épices, champignons, feuilles, plantes médicinales et tourbe.)

Julia travaille aussi depuis 6 ans auprès de la communauté d’Essipit. Elle m’explique avoir accompagné cette communauté innue dans la réalisation de son plan d’aménagement de la forêt. Ce plan définit les usages du territoire, par exemple les prélèvements d’arbres qu’on peut y faire, l’aménagement de routes ou sentiers, l’usage des produits non ligneux, etc. Elle explique que ce plan a été réalisé avec un comité d’aménagement local, composé de membres de la communauté d’Essipit pour s’assurer que cela reflète la vision de l’usage du territoire de sa population.
Quels sont les progrès technologiques qui ont été mis à disposition de la foresterie au cours des dernières années ?
Il y a énormément de développement au niveau des nouvelles technologies en foresterie, notamment avec l’usage des drones. Depuis 2016, Lidar, un système de radar aéroporté permet de modéliser des cartes forestières détaillées des territoires sans avoir besoin de le parcourir. « Mieux connaître le territoire, c’est aussi mieux le protéger. » D’ailleurs, plusieurs cartes sont librement accessibles via internet sur Forêt ouverte. Ce site permet de visualiser, d’interroger et de télécharger une large gamme de données sans avoir besoin d’un logiciel de géomatique spécialisé.
Et toi, qu’est-ce que tu souhaites pour l’avenir de la forêt ?
Qu’on développe davantage de forêts de proximité, que les municipalités forestières puissent être davantage impliquées dans la gestion de leur territoire… et que le modèle coopératif en foresterie prenne de l’ampleur!
Julia conclut en m’expliquant le concept de forêt de proximité apparu avec la Loi sur le développement durable du territoire forestier en 2010. Il s’agit de confier la gestion et la mise en valeur de certains territoires forestiers aux communautés locales et autochtones afin qu’elles puissent décider de l’utilisation des ressources tout en en tirant des bénéfices économiques et sociaux. L’objectif est donc double : stimuler le développement socioéconomique local et renforcer l’autonomie des communautés dans la gouvernance forestière !





































