Cueillir l’instant présent

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Ribambelle de chanterelles, 2019. Crédit photo : Daniel Faucher

L’un de mes voisins a décidé d’arrimer son amour du grand air avec son travail, il fait de la cueillette forestière. Installé à Rivière-Éternité depuis plusieurs années, Daniel Faucher parcourt le territoire à la recherche de précieux champignons, de plantes et de baies. Bien qu’il préfère se concentrer sur la région du Bas-Saguenay, sa quête le mène aussi parfois jusqu’au Lac-Saint-Jean, sur la route de Chibougamau ou encore à Forestville.

Ces années de cueillette lui ont permis d’acquérir des connaissances sur le territoire et ses ressources et pourtant, il se dit tout simplement cueilleur. Puisqu’avant de cueillir, il faut chercher ses talles, on pourrait pourtant aussi bien le surnommer le « chercheur-cueilleur » ! Cela demande de la patience et bien des kilomètres à pied. Les champignons ne poussent pas toujours sur le bord du chemin. Au contraire, une cueillette de qualité nécessite de s’éloigner des routes et des sentiers fréquentés.

Être dans le moment présent

Pour Daniel, passer du temps dehors contribue clairement à son bien-être : « Je suis tellement bien quand je cueille, je suis dans le présent, je ne suis pas dans les problèmes, je pense vraiment à la cueillette ». Combien de temps passe-t-il dehors? « La moitié de l’année environ, l’été et surtout en juin, juillet et août, je peux passer douze heures par jour à cueillir ». Il avoue même que si ce n’était pas de ses obligations familiales, il resterait parfois dormir sur place pour commencer la cueillette très tôt le matin. Certains d’entre vous se reconnaîtront peut-être? Lorsque l’on ramasse des bleuets et que l’on se promet d’arrêter après la prochaine talle, mais que l’on repousse indéfiniment l’heure de départ. Pour Daniel, c’est pareil « c’est comme de l’adrénaline, quand t’arrives dans une talle, t’es tellement content que même si t’es fatigué, t’es reparti, parce que tu te dis, s’il y en a ici, il y en a peut-être d’autres plus loin. C’est comme quand les gens cherchaient de l’or, il y a comme une folie ».

Dans la région, la saison phare pour la cueillette de champignons s’étire de juin à octobre, puis vient le temps de se reposer. Pour un cueilleur, cette transition se traduit par un changement d’activité. Même si l’entreprise de Daniel demande un travail à l’année longue (séchage, emballage, commercialisation des produits), le changement de saison implique une certaine adaptation. « Quand l’automne arrive et que la cueillette s’arrête, je fais comme une petite déprime au début, parce que ça me manque. Pendant deux semaines, ce n’est pas l’fun, je suis moins actif et pourtant plus fatigué ». Toutefois, même si l’hiver s’installe, l’envie d’aller dehors ne diminue pas. « Je ne sais pas comment dire, mais j’ai comme une rage d’aller dehors! C’est comme une charge que j’ai besoin d’évacuer, et que je ne peux faire avec d’autres activités intérieures, comme de la lecture, par exemple. »

Changer son regard et connaître son habitat

La cueillette amène à élargir son regard. « En fait, le plus dur, et c’est pour ça que les gens se découragent dans la cueillette de champignons, c’est qu’il ne faut pas chercher les champignons, il faut chercher les habitats ». Sa méthode : une marche « à l’intuition, en zig-zag, tout en repérant les habitats. « Je sais quel type de territoires la chanterelle aime alors je m’oriente comme ça. » Daniel s’intéresse plus largement à tous les produits que cet habitat régional peut offrir, tels que des épices (poivre des dunes, nard des pinèdes, sumac), des baies (airelles, baies d’argousier, camarine noire), des plantes pour tisanes (framboisier, ortie, thé du labrador) ou encore les têtes de violons.

Assurément les plaisirs à être dehors sont nombreux, que ce soit pour des activités sportives, des marches contemplatives ou encore pour récolter ce que la nature nous offre. « Mon activité de plein-air? C’est d’aller cueillir. Même quand je suis en congé. Parce que je ne sens jamais que je travaille quand je fais ça. Je me sens bien plus fier d’avoir ramassé beaucoup de chanterelles que d’avoir monté une montagne. »

N’est-il pas plaisant de récolter, ramasser et cueillir, de revenir à la maison avec un petit trésor. Ce sont parfois quelques cailloux dans nos poches, un joli bâton, une feuille d’automne aux couleurs flamboyantes, un petit bouquet de fleurs d’été ou d’hiver… et comme les flocons ne se conservent pas, je questionne Daniel sur les produits à ramasser l’hiver. « Il y a toujours quelque chose à ramasser pour un cueilleur! En hiver, il y a le chaga, par exemple, ce champignon aux vertus médicinales qui pousse sur les bouleaux jaunes et blancs, mais il y a aussi le poivre des dunes ou le nard des pinèdes qui se récolte de novembre à mi-avril. »

Une cueillette écoresponsable

Que l’on soit professionnel ou cueilleur du dimanche, une cueillette écoresponsable demande toutefois quelques connaissances de base. On ne cueille pas n’importe où, ni n’importe comment. Comme l’explique Fabien Girard, natif du Lac-Saint-Jean, biologiste et auteur de plusieurs livres sur le sujet, l’un des principes de base est de « cueillir sans nuire » pour éviter le saccage des ressources. Pour cela, il faut cueillir avec parcimonie, c’est-à-dire de prélever seulement une partie de la plante et bien sûr laisser suffisamment de plants pour permettre un renouvellement. Enfin, il faut s’assurer de bien identifier ce que l’on ramasse pour ne pas risquer l’indigestion. La cueillette écoresponsable peut alors être une activité tout à fait bénéfique pour notre corps et notre esprit : bouger, respirer, être dans le présent et laisser les problèmes à la maison. Avec un peu de chance, on peut même espérer une bonne poêlée de champignons pour le souper!

Quelques-uns des produits de Daniel sont disponibles sur son tout nouveau site internet ou en le contactant directement: Au cœur des Bois

Connaissez-vous?   Le poivre des dunes. Le poivre des dunes (chaton de l’aulne tardif) est souvent appelé le poivre de la forêt boréale. S’il y a une petite odeur poivrée, il a aussi des arômes musqués et floraux. On lui trouve l’odeur sucrée des résineux et des sapins. D’ailleurs, broyez-le dans un mortier plutôt que dans votre poivrière, car la résine pourrait endommager son mécanisme. On peut l’utiliser dans toutes sortes de recettes, mais beaucoup le préfèrent dans les marinades et les chutneys, sur les œufs, les grillades et les viandes sauvages, ou les mijotés.   Le nard des pinèdes. Le nard des pinèdes est la fleur mâle en chaton d’un arbuste nommé comptine voyageuse. Ressemblant à une fougère, cet arbuste qui possède un feuillage long, étroit et dentelé, pousse en colonie sur des sites secs, en lisière de bois. Sur les sols rocheux et sablonneux, souvent après un incendie. Il est très commun dans les bleuetières. Avec ses arômes de muscade, de clou de girofle et de cannelle, cette épice se marie bien avec les grillades, les marinades, les desserts et les pains.  
Savez-vous que… Selon le Larousse, le mot « chaton » possède trois définitions. La première que vous connaissez tous, désigne le bébé du chat. La seconde désigne les amas laineux de poussière qui s’accumulent sous les meubles. Pour ma part, j’ai toujours appelé cela des moutons (un joli dérivé de « mottons »). Un chaton désigne enfin l’inflorescence propre à divers arbres (chêne, noyer ou noisetier), et est constitué d’un épi, pendant ou dressé, de minuscules fleurs. On trouve des chatons mâles et femelles.